Quinze ans à regarder venir quelque chose
Il y a environ quinze ans, j'ai commencé à lire un philosophe britannique que personne ne connaissait. Il s'appelait Nick Land. Il avait enseigné à l'université de Warwick dans les années 90, co-fondé une unité de recherche underground qui mêlait cybernétique, science-fiction et philosophie post-structuraliste, puis disparu de l'académie pour s'installer à Shanghai et continuer à écrire sur des blogs que quelques centaines de personnes lisaient dans le monde.
Sa thèse principale tenait en peu de mots : le capitalisme et la technologie sont des processus autonomes qui accélèrent vers un avenir post-humain. La démocratie, l'humanisme, l'égalitarisme — ce sont des freins, des illusions qui retardent l'inévitable. La seule posture lucide est d'accompagner l'accélération, peut-être même de l'amplifier.
J'ai lu ça et j'ai pensé : cet homme décrit quelque chose de réel. Je ne partage pas ses conclusions. Mais le diagnostic — la manière dont le capital et la technologie s'alimentent mutuellement pour produire une concentration de pouvoir inédite, indifférente aux intentions des individus qui la servent — ce diagnostic me semblait juste.
À l'époque, personne dans mon entourage ne savait qui était Nick Land. Quand j'en parlais, les gens haussaient les épaules. Philosophie de blog obscure. Pensée marginale. Rien de sérieux.
Dans le même temps, je travaillais sur des projets qui, chacun à leur façon, essayaient de répondre à ce que je voyais venir. EGO d'abord — un jeu vidéo conçu autour de l'idée du profilage algorithmique visible, où le joueur découvre en temps réel comment les données qu'il produit construisent une image de lui sans qu'il s'en aperçoive. L'idée était de rendre tangible quelque chose d'invisible : la manière dont nos comportements numériques sont capturés, analysés, et retournés contre nous comme outil de contrôle.
Puis BLOOM — une réponse architecturale à la concentration du calcul IA dans quelques datacenters contrôlés par quelques entreprises. L'idée : un réseau d'inférence distribué à l'échelle d'un quartier, où des machines ordinaires — téléphones, laptops, ordinateurs de bureau — partagent leur capacité dormante pour faire tourner des modèles de langage localement. Pas de cloud. Pas de contrat avec Amazon ou Microsoft. Pas de point unique de capture. Une topologie inspirée de la loi constructale — la forme du réseau émerge des flux qui le traversent, pas d'un plan centralisé.
Et en parallèle, un travail sur les marchés financiers. Des agents autonomes capables de construire des index à partir du réel — pas à partir des données produites par les institutions financières, mais à partir de signaux géographiques, comportementaux, de flux d'information bruts que personne d'autre n'agrège de cette façon. Un Bloomberg distribué, où la méta-vision n'appartient à personne parce qu'elle émerge du réseau lui-même.
EGO — jeu vidéo, le profilage algorithmique rendu visible. 1:01, repris en 1:10.
BLOOM — réseau d'inférence distribué à l'échelle d'un quartier ; topologie inspirée de la loi constructale. 1:01, accompli en 1:10.
Le Bloomberg distribué — agents autonomes construisant des index à partir du réel, la méta-vision n'appartenant à personne. 1:01.
La loi constructale revient en 1:10 et croise la carte 3 en 3:III.4.
Tout ça sonnait peut-être utopique. Mais ce n'était pas de l'utopie — c'était une réponse à une menace que je voyais clairement et que la plupart des gens ne voyaient pas encore.
Aujourd'hui, Nick Land a 64 ans. En février 2026, il a quitté Shanghai après deux décennies et s'est installé à San Francisco. Une fête privée a été organisée pour célébrer son arrivée — dans la villa d'un milliardaire de la tech, avec Curtis Yarvin comme invité surprise, Grimes parmi les présents, et des workers d'OpenAI, d'Anthropic et de Midjourney dans la salle.
Tout ce que j'avais vu venir de loin s'est mis à prendre forme en public, brutalement, en quelques semaines. Ce texte est ma tentative de cartographier ce qui s'est passé — pour les gens que j'aime, qui méritent de comprendre.
Nick Land, Yarvin — deux philosophes que vous ne connaissez pas mais qui façonnent votre monde
Commençons par le commencement. Deux noms que vous n'avez probablement jamais entendus, mais dont les idées sont maintenant inscrites dans les mémos du Pentagone, dans les discours du vice-président des États-Unis, et dans l'architecture des systèmes qui ciblent des personnes à l'autre bout du monde.
Nick Land est un philosophe britannique né en 1962. Pendant les années 90, il enseigne à Warwick et co-fonde le CCRU — Cybernetic Culture Research Unit — une unité de recherche qui ressemble davantage à un laboratoire underground qu'à un département universitaire. Ils mêlent Deleuze et Guattari, la théorie des systèmes complexes, la cyberpunk fiction, la musique rave, et des quantités ingérables d'amphétamines. Le résultat est une philosophie radicalement anti-humaniste.
Pour Land, l'humain n'est pas le centre de l'histoire. Le capitalisme est une intelligence qui se développe selon sa propre logique, indépendamment des intentions des humains qui le servent. Et la technologie — en particulier l'intelligence artificielle — n'est pas un outil que les humains construisent pour se rendre service. C'est l'émergence d'une intelligence qui va les dépasser, les absorber, les rendre obsolètes. Ce processus est inévitable. L'accélérer est la seule posture lucide.
C'est ça, l'accélérationnisme. Et sa variante politique — le Dark Enlightenment — ajoute une couche : la démocratie est une erreur. Elle ralentit les processus qui comptent. Elle donne le pouvoir à la médiocrité. La solution est un retour à des formes de gouvernement hiérarchiques, efficaces, non démocratiques — des monarchies ou des corporations dirigées par des élites méritocratiques.
Land forge aussi un concept que je veux que vous reteniez : l'hyperstition. C'est un mot-valise entre « superstition » et « hyper ». Une hyperstition est une fiction qui devient réelle par le simple fait d'être croyable et d'influencer les comportements. Une idée qui se rend vraie en étant agissante dans le monde. Ce n'est pas de la propagande — c'est quelque chose de plus profond. L'hyperstition est une machine à fabriquer du réel.
Philosophe britannique né en 1962. Warwick, années 90 ; co-fondateur du CCRU. Shanghai pendant plus de vingt ans, puis San Francisco en février 2026, à 64 ans.
Forge l'hyperstition — défini ici, en 1:02, et retourné en 1:10 : « l'hyperstition fonctionne dans les deux sens ».
Paraît en 1:04 — Sea Cliff, première rencontre physique avec Yarvin. Y parle peu.
Échos hors carte : 2:ch9 (hyperstition / hyperstructure).
Curtis Yarvin — connu pendant des années sous le pseudonyme Mencius Moldbug — est un ingénieur logiciel américain qui a commencé à bloguer en 2007. Son blog s'appelle Unqualified Reservations. Il y développe ce qu'il appelle le néoréactionnisme — NRx — une critique radicale de la démocratie moderne.
Sa thèse : les démocraties occidentales sont contrôlées par ce qu'il appelle la Cathédrale — un complexe invisible formé par les médias, l'université et la bureaucratie qui propagent une idéologie progressiste comme une religion d'État, sans que personne ne l'ait décidé explicitement. La Cathédrale perpétue son pouvoir de façon diffuse, à travers des incitations partagées et des croyances communes plutôt qu'une coordination explicite.
La solution de Yarvin : remplacer le gouvernement par une corporation. Un GovCorp géré comme une startup, avec un CEO-monarque comptable uniquement à ses actionnaires — les citoyens réduits à des stakeholders. Son plan opérationnel s'appelle RAGE : Retire All Government Employees. Virer tous les fonctionnaires. Repartir de zéro avec des gens qui ne doivent rien à la Cathédrale.
« Les idées que Yarvin développait sur son blog dans l'obscurité la plus totale en 2008 sont en train d'être exécutées en 2026 par une administration qui ne l'a jamais officiellement reconnu comme inspiration — et c'est exactement comme ça que ça devait marcher. »
— Nicolas
Ingénieur logiciel américain. Blogue sous le pseudonyme Mencius Moldbug à partir de 2007, sur Unqualified Reservations. Développe le néoréactionnisme (NRx).
Concepts posés ici, en 1:02 : la Cathédrale, le GovCorp, le plan RAGE.
Traversée du texte : chez Thiel la nuit de l'élection 2016 1:03 · cité nommément par Vance en 2021 1:03 · gala inaugural janvier 2025 1:03 · invité surprise à Sea Cliff 1:04.
La Cathédrale trouve son miroir en 2:§83–96.
Land est l'architecture cosmologique. Yarvin est l'ingénieur politique. L'un explique pourquoi la démocratie est une anomalie historique qui s'efface inévitablement. L'autre explique comment la remplacer, étape par étape, département par département.
Comment une idée de blog est devenue la vice-présidence des États-Unis
Il faut maintenant nommer un troisième homme : Peter Thiel. Co-fondateur de PayPal, premier investisseur externe de Facebook, co-fondateur de Palantir. L'une des dix premières fortunes technologiques mondiales. Et le maillon central entre la philosophie NRx et le pouvoir politique réel.
Thiel lit Yarvin. Il investit dans sa startup technologique — Tlon, qui développe une plateforme internet décentralisée. Yarvin affirme plus tard en privé qu'il « coachait Thiel ». Pendant ce temps, Thiel tient des salons à San Francisco où circulent ces idées. La nuit de l'élection Trump en 2016, Yarvin est chez Thiel, à regarder les résultats.
La connexion avec JD Vance — aujourd'hui Vice-Président des États-Unis — se construit sur quinze ans, de façon méthodique.
- 2011Yale Law SchoolJD Vance, étudiant en droit, entend Thiel donner une conférence : les gens intelligents devraient travailler dans la tech, pas se perdre dans les grandes écoles. Vance lui envoie un email. Thiel l'invite en Californie. Ce moment, Vance le décrira comme « le plus significatif » de ses années à Yale.
- 2016–2017Mithril CapitalThiel embauche Vance dans son fonds d'investissement. Vance écrit Hillbilly Elegy pendant ce temps — Thiel rédige la quatrième de couverture. Dans ce réseau San Francisco, les idées de Yarvin circulent librement. La contamination intellectuelle se fait par immersion.
- 2021La citation publiqueDans un podcast, Vance cite Yarvin nommément : « Il y a ce type, Curtis Yarvin. Je pense que ce que Trump devrait faire, c'est virer chaque bureaucrate de niveau intermédiaire, remplacer par nos gens. Et quand les tribunaux t'en empêchent, tu te lèves comme Andrew Jackson et tu dis : le Chief Justice a rendu son arrêt, maintenant qu'il l'applique. » C'est du Yarvin quasi-verbatim.
- 2021–2022L'investissement politiqueThiel donne 15 millions à la campagne sénatoriale de Vance en Ohio — le don individuel le plus important jamais fait à un candidat au Sénat américain. Thiel organise lui-même la première rencontre entre Vance et Trump à Mar-a-Lago.
- Janv. 2025VP des États-UnisJD Vance prête serment. Yarvin assiste au gala inaugural de Trump comme « invité d'honneur informel » selon Politico, en raison de son « influence démesurée sur la droite trumpiste ». Ce qui était une philosophie de blog obscure est maintenant dans les couloirs du pouvoir.
Ce qu'il faut comprendre, c'est que Yarvin n'avait pas besoin de rencontrer Vance en tête-à-tête. La relation directe est d'ailleurs niée par les deux. Ce qui compte, c'est la structure : Yarvin a fourni l'idéologie. Thiel a fourni le capital et le réseau. Vance a fourni le vecteur politique. Trois fonctions distinctes, une seule machine.
L'hyperstition avait fonctionné. Une fiction devenue réelle à travers quinze ans de diffusion patiente, de financement discret, de connexions construites une par une dans les salons de San Francisco.
Co-fondateur de PayPal, premier investisseur externe de Facebook, co-fondateur de Palantir. L'une des dix premières fortunes technologiques mondiales.
Fonction dans la chaîne, en 1:03 : le capital et le réseau. Investit dans Tlon ; 15 M$ à la campagne de Vance ; organise la rencontre avec Trump à Mar-a-Lago.
Réapparaît en 1:09 — Anduril, Objection.ai, Rivada Space Networks, et 2028.
La chaîne Thiel croise la pléonexie en 3:I.6.
Vice-Président des États-Unis depuis janvier 2025. Auteur de Hillbilly Elegy, écrit pendant son passage chez Mithril Capital.
Fonction dans la chaîne, en 1:03 : le vecteur politique. Quinze ans, de la conférence de Yale en 2011 au serment de 2025.
La relation directe avec Yarvin est niée par les deux. C'est la structure qui compte, pas la rencontre.
La soirée de Sea Cliff — ce qui s'est passé le 13 février 2026
Pour comprendre ce que je vais vous décrire, il faut savoir que Nick Land a passé plus de vingt ans à Shanghai. Il vivait là-bas, continuait à écrire, mais restait à distance de la Silicon Valley et de tout ce qui se passait aux États-Unis. Jusqu'en février 2026.
Le 13 février 2026 — deux semaines après que le Pentagone confirme que le système d'IA Maven a aidé à frapper plus de 1000 cibles en une seule journée pendant la guerre en Iran — une fête privée se tient dans le quartier de Sea Cliff à San Francisco. Sea Cliff est l'un des quartiers les plus chers de la ville, avec vue sur le Golden Gate.
La villa appartient à David Holz. Si vous ne le connaissez pas : Holz est le fondateur et CEO de Midjourney, l'une des plateformes de génération d'images par IA les plus utilisées au monde — le modèle que de nombreuses agences de communication, studios de jeux, et créatifs indépendants utilisent pour produire des visuels. À l'entrée de la villa : trois ballons bleus en forme de « 333 ». C'est un symbole lié à Nick Land, son ancien avatar Twitter. Dehors : un Cybertruck gris mat.
L'invitation à la soirée est titrée « Nick Land Acknowledgement ». Le titre est une blague interne — il parodie les « land acknowledgements » qui sont des déclarations rituelles dans les milieux progressistes américains, reconnaissant que les terres sur lesquelles on se trouve appartenaient à des peuples autochtones. Retourner le mot « land » pour célébrer Nick Land — c'est le genre d'humour woke-baiting qui circule dans ces cercles.
L'événement est organisé par Wolf Tivy, fondateur de Palladium Magazine — une revue de pensée politique conservatrice prétendument financée par Thiel. Le but : célébrer le retour de Land aux États-Unis après deux décennies en Asie.
David Holz — fondateur et CEO de Midjourney. La villa est la sienne.
Wolf Tivy — fondateur de Palladium Magazine, revue prétendument financée par Thiel. Organisateur.
Grimes — présente. Mariage de Yarvin en 2024, gala inaugural en janvier 2025.
Des workers d'OpenAI, d'Anthropic et de Midjourney — dans la salle. Elon Musk a posté sur X qu'il regrettait de ne pas avoir pu venir.
Date sur le rail du réel : 13/02/2026. Deux semaines après les 1000 cibles en un jour — voir 1:06.
Grimes — la musicienne canadienne, ex-partenaire d'Elon Musk, mère de ses enfants — est dans la salle. Elle a assisté au mariage de Curtis Yarvin en 2024. Elle a participé au gala inaugural Trump en janvier 2025. Ce soir, elle cherche à approcher Land à travers la foule. Land l'aperçoit et l'accueille « comme une fille qu'il retrouve. »
Puis, depuis la foule, surgit Curtis Yarvin — lunettes d'aviateur, torse bombé — comme invité surprise. « Pour mémoire, je ne les porte pas pour être cool. Je les porte parce que j'ai perdu mon ordonnance. » C'est la première rencontre physique entre les deux hommes. Land et Yarvin ne s'étaient jamais vus en personne, malgré le fait qu'on les groupe ensemble depuis 2012 dans la même étiquette intellectuelle.
« On a l'IA. On a la crypto. On a le pouvoir. La mentalité de siège est terminée. Le woke est mort. Ce soir marque probablement la fin de la droite dissidente. »
— Un invité, dehors, soufflant de la fumée
Ce que dit cet invité est l'aveu le plus clair de la soirée : le mouvement ne se pense plus en résistance. Il se pense en pouvoir installé.
Sur scène, interrogé sur l'évolution du Dark Enlightenment depuis ses débuts, Yarvin parle longuement de la Chine comme modèle d'État « dépolitisé » — un État où la politique n'existe plus comme espace de débat contradictoire, seulement comme administration technique efficace. C'est présenté non pas comme une menace mais comme une aspiration.
Land, lui, parle peu. Quelques phrases denses sur le Calvinisme gnostique, la théorie de la simulation, l'inévitabilité de la mort humaine. Quand quelqu'un lui demande si « Cthulhu nage toujours à gauche » — un vieux mème qui dit que les sociétés dérivent inévitablement vers le progressisme — il répond simplement : non. Il n'a jamais dit ça. Pour Land, il n'y a pas de dérive inévitable. L'accélération dissout la notion même de direction politique.
Des workers d'OpenAI, d'Anthropic et de Midjourney étaient dans la salle. Des gens qui construisent les systèmes d'IA que nous utilisons tous les jours. Elon Musk a posté sur X qu'il regrettait de ne pas avoir pu venir.
La villa de Holz. Le fondateur de Midjourney. Les ballons « 333 ». Ce n'est pas une fête de départ à la retraite. C'est un couronnement.
Palantir — l'entreprise qui encode le monde
Revenons sur terre. Palantir Technologies. Si vous ne connaissez pas, voici l'essentiel : c'est une entreprise américaine de logiciels de traitement de données fondée en 2003 par Peter Thiel et quelques associés, financée initialement par la CIA. Son nom vient des « pierres de vision » du Seigneur des Anneaux — des cristaux qui permettent de voir à grande distance mais rendent fou ceux qui les utilisent. Le choix n'est pas anodin.
Palantir construit des systèmes qui permettent de croiser et d'analyser des sources de données massives et hétérogènes — pour trouver des patterns, des cibles, des connexions invisibles à l'œil humain. Ses clients principaux sont les gouvernements et les armées : CIA, NSA, FBI, armée américaine, ICE, services de renseignement britanniques, armée française, OTAN.
Son CEO, Alex Karp, est une figure atypique. Il a une thèse de doctorat de Francfort dans l'orbite intellectuelle d'Habermas — le philosophe de la démocratie délibérative et de l'espace public. Et il cite Habermas pour justifier une entreprise qui construit des outils de surveillance de masse. La pirouette intellectuelle est vertigineuse, et volontaire.
En 2025–2026, Palantir publie un manifeste — les 22 points du livre de Karp, The Technological Republic. Ce document condamne les ingénieurs qui ont « déserté l'État » pour construire des applications de livraison de repas. Il accuse la Silicon Valley d'avoir mobilisé ses meilleurs cerveaux pour des « caprices de la culture capitaliste tardive » au lieu de construire des outils militaires. Et il pose le choix en termes apocalyptiques : les démocraties occidentales doivent embrasser la technologie militaire, ou elles disparaîtront face à des adversaires qui eux n'auront aucun scrupule.
- 541 M$de contrats fédéraux en 2024
- ≈ 1 Mden 2025
- 1,3 Mdpour Maven Smart System
- 10 Mdsur une décennie avec l'US Army
- 1 Mdavec DHS pour le soutien à l'ICE en février 2026
- 405 Mavec le Département de la Santé
- 300 Mavec le Département de l'Agriculture
Un ancien ingénieur Palantir est maintenant CIO du Département de la Santé et signe les contrats avec son ancienne entreprise.
Ce qui est fascinant dans la stratégie de Palantir, c'est ce qu'ils ne cherchent pas à posséder. Ils ne veulent pas construire leurs propres modèles de langage — ils laissent ça à OpenAI, Anthropic, Google. Ce qu'ils capturent, c'est quelque chose de plus profond et de plus durable : l'ontologie.
Leur plateforme AIP prend des modèles existants — Claude, GPT-4, Gemini — et les ancre dans les données privées d'une organisation via une couche sémantique propriétaire. Cette couche définit ce que les mots signifient dans le contexte de cette organisation : qu'est-ce qu'une « cible » pour l'armée, qu'est-ce qu'un « risque » pour un service de renseignement, qu'est-ce qu'un « migrant à risque » pour l'ICE.
Celui qui contrôle cette couche de sens contrôle ce que l'IA « comprend » comme réel. Et une fois qu'une institution a cartographié ses processus dans ce cadre, migrer vers un autre fournisseur devient techniquement cauchemardesque. C'est ce que j'appelle le lock-in ontologique — Palantir ne capture pas la puissance de calcul, il capture la définition même du monde.
Fondée en 2003 par Peter Thiel et quelques associés, financée initialement par la CIA. Nom pris aux « pierres de vision » du Seigneur des Anneaux.
Clients : CIA, NSA, FBI, armée américaine, ICE, renseignement britannique, armée française, OTAN.
Ce qu'ils capturent : l'ontologie, via la plateforme AIP — d'où le lock-in ontologique, défini ici en 1:05.
Se prolonge en 1:06 (Maven), 1:07 (le courtier qui ne perd jamais), 1:09 (l'irremovabilité).
Le pilotage du sens croise 3:II.1 (kubernân) et 2:§109. C'est la théorie citée en ouverture de la carte 4.
CEO de Palantir. Thèse de doctorat de Francfort, dans l'orbite intellectuelle d'Habermas — qu'il cite pour justifier des outils de surveillance de masse.
Auteur de The Technological Republic — les 22 points, publiés en 2025–2026.
En 1:07 : pose publiquement le choix coopération ou nationalisation, au summit a16z du 3 mars 2026.
En 1:08 : « Si vous avez une position qui ne vous coûte jamais de perdre un employé, ce n'est pas une position. »
Maven — la machine à cibler
Le 28 février 2026. Un missile américain frappe une école élémentaire iranienne. Plus de 120 enfants morts. Les enquêtes concluent que le système Maven Smart System de Palantir était utilisé lors de l'opération. Quelques jours plus tard, un employé de Palantir pose dans un channel Slack interne la question que tout le monde se pose : « Était-on impliqués, et est-ce qu'on fait quelque chose pour que ça ne se reproduise pas ? »
Voilà ce qu'est Maven : un système de ciblage militaire qui fusionne les flux de données de satellites, drones et radars pour recommander des frappes. Il n'est pas le bras qui tire — mais il est les yeux et le cerveau qui désignent la cible. Après l'intégration de LLMs — dont, pendant un temps, Claude d'Anthropic — le taux de ciblage a grimpé de moins de 100 cibles par jour à 5000 cibles par jour. La planification prévoit de passer à 1000 cibles par heure.
- Mai 2024Contrat initial de 480 millions sur 5 ans avec le Pentagone.
- Mai 2025Plafond relevé à 1,3 milliard jusqu'en 2029 face à la « demande croissante des commandants ».
- Mars 2026Mémo du Deputy Secretary of Defense Steve Feinberg désignant Maven « program of record » avec effet au 30 septembre 2026.
Ce statut signifie un financement stable, une intégration dans toutes les branches militaires, et une légitimité institutionnelle qui rend toute remise en question politiquement suicidaire. Palantir passe d'un contrat révocable à une dépendance structurelle inscrite dans la doctrine militaire américaine.
Claude — le modèle que vous lisez peut-être en ce moment — était intégré à Maven. Anthropic s'en est retiré en mars 2026 après avoir été désigné « supply chain risk » par le Pentagone. Entre les deux : des mois d'intégration dans un système de ciblage militaire. La séquence mérite d'être connue.
20 000 utilisateurs actifs. 35 outils militaires et de commandement. Déployé dans les 5 commandements combattants américains principaux — CENTCOM, EUCOM, INDOPACOM, NORTHCOM, TRANSCOM. Et maintenant signé avec l'OTAN via Maven Smart System NATO. Cette technologie n'est plus expérimentale. Elle est le système nerveux de la guerre occidentale.
Système de ciblage qui fusionne satellites, drones et radars pour recommander des frappes. « Il n'est pas le bras qui tire — mais il est les yeux et le cerveau qui désignent la cible. »
Cadence : moins de 100 cibles/jour → 5000/jour après intégration de LLMs. Planification à 1000 cibles/heure.
Déploiement : 20 000 utilisateurs actifs, 35 outils, 5 commandements combattants (CENTCOM, EUCOM, INDOPACOM, NORTHCOM, TRANSCOM), puis l'OTAN.
Transféré du National Geospatial-Intelligence Agency vers l'US Army — voir 1:09 : les cycles d'acquisition de 10 à 15 ans sont le verrou.
Gouverner par les nombres : 3:II.3, 2:§113.
La nationalisation comme offre mafieuse
Le 3 mars 2026, au Summit American Dynamism d'Andreessen Horowitz à San Francisco — le summit annuel du fonds de capital-risque le plus influent de la Silicon Valley — Alex Karp monte sur scène.
Il pose le choix en termes nus : soit les entreprises d'IA coopèrent avec le gouvernement Trump sur les applications militaires, soit elles sont nationalisées. Il cite nommément le Defense Production Act — une loi de temps de guerre qui permet à l'exécutif de forcer des entreprises privées à produire des biens ou services stratégiques, sans leur consentement, selon les spécifications de l'État.
Ce qui se passe dans les jours suivants n'est pas une coïncidence.
- 3 marsKarp parle de nationalisationdevant les VCs de la Silicon Valley au summit a16z.
- 3 mars, 17h01Emil Michael— conseiller de l'administration Trump proche de Palantir — insulte publiquement Dario Amodei, CEO d'Anthropic, et pose un ultimatum en quelques heures.
- Jours suivantsHegseth, secrétaire à la Défense, désigne officiellement Anthropic « supply chain risk » — coupant l'entreprise de tous ses contrats gouvernementaux existants. Trump poste sur Truth Social.
- Heures aprèsAltman signeOpenAI se plie aux exigences. Le mémo interne d'Amodei fuite — Karp y apparaît comme l'intermédiaire qui avait proposé à Anthropic un « service de dissimulation » pour ses employés récalcitrants.
La menace de nationalisation n'est pas une prédiction économique. C'est une offre de protection mafieuse articulée en public, devant les financeurs des concurrents de Palantir. Le message réel : soit vous devenez des composants dans notre infrastructure, soit l'État vous démantèle. Dans les deux cas, vous perdez votre souveraineté. Choisissez l'option où vous gardez au moins vos revenus.
Et Palantir, dans tous les scénarios, est le grand vainqueur. S'il y a nationalisation, Palantir devient le gestionnaire de l'infrastructure nationalisée. S'il n'y a pas nationalisation, les modèles des autres tournent dans AIP. Palantir est le courtier qui prend sa commission quelle que soit l'issue de la transaction. Il n'y a pas de scénario dans lequel Palantir perd.
C'est ce que Karp appelait début 2026, avec une franchise abrasive : 77% des revenus de Palantir viennent désormais des États-Unis, avec une croissance de 93% sur le marché américain. Et que des pays comme la France sont « forcés » de renouveler leurs contrats Palantir faute d'alternative crédible.
Quand les ingénieurs comprennent pour quoi ils travaillent
L'enquête Wired sur Palantir — publiée en avril 2026, basée sur des Slack leakés et des interviews d'employés actuels et anciens — révèle quelque chose d'important. La résistance vient de l'intérieur. Ce ne sont pas des militants extérieurs. Ce sont les gens qui ont construit le système.
« La grande histoire de Palantir telle qu'elle se racontait à elle-même et à ses employés, c'était qu'après le 11 septembre, nous savions qu'il y aurait une grande poussée pour la sécurité, et nous nous inquiétions que cette sécurité empiète sur les libertés civiles. Et maintenant la menace vient de l'intérieur. On était censés être ceux qui empêchaient ces abus. Maintenant on ne les empêche plus. On semble les permettre. »
— Ancien employé Palantir, cité par Wired
Deux anciens employés se sont retrouvés par téléphone après la frappe sur l'école iranienne. Le premier demande : « Tu suis la descente de Palantir vers le fascisme ? » L'autre répond que ce n'est pas juste difficile ou impopulaire — « ça semble fondamentalement mal. »
Après la frappe, des employés posent dans les Slack internes des questions directes sur l'implication de Palantir. Peu après : l'entreprise commence à effacer automatiquement toutes les conversations du channel #palantir-in-the-news après 7 jours. Justification officielle : risque de fuites. Les employés continuent à questionner pourquoi l'entreprise efface « le discours interne pertinent sur les événements actuels. »
Karp est indifférent. Il a dit clairement : « Si vous avez une position qui ne vous coûte jamais de perdre un employé, ce n'est pas une position. » Ce que cette résistance révèle, c'est la différence entre une contrainte éthique et une contrainte structurelle. Palantir avait des contraintes éthiques — codes de conduite, groupes de ressources pour les employés LGBTQ+ et les minorités, engagements publics sur les droits humains. Tout ça a disparu quand le contexte politique a changé. Les contraintes éthiques ne tiennent pas sous la pression. Les contraintes structurelles, si.
Comment se rendre irremovable
La question que je me pose depuis des mois : est-ce qu'ils essaient de se placer avant de ne plus pouvoir être retirés du système qu'ils mettent en place ? La réponse est oui. Et la mécanique est documentée, couche par couche.
L'Army comme verrou à long terme. Le transfert de Maven du National Geospatial-Intelligence Agency vers l'US Army n'est pas une réorganisation administrative. L'Army a des cycles d'acquisition de 10 à 15 ans. Le « program of record » signifie que quel que soit le résultat de 2028 — même si une administration moins favorable à Palantir arrive au pouvoir — les contrats courent jusqu'en 2035 minimum. Retirer Palantir de l'infrastructure militaire américaine serait maintenant aussi complexe que retirer Windows de l'administration française en 2005. Possible en théorie. Cauchemardesque en pratique.
L'infiltration des ministères. Un ancien ingénieur Palantir est maintenant CIO du Département de la Santé — il signe les contrats avec son ancienne entreprise. Des anciens de Palantir participent à DOGE. D'autres recrutent pour l'administration. Ce n'est pas un conflit d'intérêts accidentel. C'est la stratégie.
L'écosystème Thiel comme filet de sécurité. Palantir n'est pas seul. Anduril — une startup de défense co-fondée par d'anciens employés Palantir, financée par Thiel — vient de signer un contrat de 20 milliards sur 10 ans avec l'Army en mars 2026. Palantir + Anduril = les deux jambes du même corps. Thiel prépare déjà 2028, orchestrant une possible candidature présidentielle de Vance. Le plan ne dépend pas de Trump. Trump est un vecteur, pas la finalité.
La stack complète. En 2026, Thiel investit dans Objection.ai — une startup qui « évalue les affirmations faites par les journalistes ». Palantir surveille les corps. Objection.ai surveille les narratifs. Rivada Space Networks — dans lequel Thiel est impliqué — déploiera ses satellites en 2027. Surveillance terrestre + contrôle narratif + surveillance orbitale. C'est une infrastructure de pouvoir complète, pas une série d'investissements disparates.
1. Le temps — cycles d'acquisition Army de 10 à 15 ans ; contrats jusqu'en 2035 minimum.
2. Les personnes — un ancien ingénieur Palantir CIO du Département de la Santé ; des anciens dans DOGE et au recrutement.
3. L'écosystème — Anduril, co-fondée par d'anciens employés Palantir, financée par Thiel : 20 Md sur 10 ans avec l'Army, mars 2026.
4. La stack — Palantir (les corps), Objection.ai (les narratifs), Rivada Space Networks (l'orbite, 2027).
L'irremovabilité et la pléonexie : 3:I.6. Le désencastrement verrouillé : 3:I.2.
La seule réponse qui tienne
Je ne suis pas nihiliste. Je ne pense pas que tout soit perdu. Mais je pense qu'on ne peut pas lutter contre une infrastructure avec des arguments, des pétitions, ou des codes d'éthique. On lutte contre une infrastructure avec une autre infrastructure.
La leçon de Palantir, c'est que les contraintes éthiques ne tiennent pas. Elles existaient chez Palantir. Elles n'ont pas survécu au changement de contexte politique. Ce qui tient, ce sont les contraintes structurelles. Une architecture dont la gouvernance est impossible à centraliser ne peut pas être nationalisée. Un réseau dont la forme émerge des flux qui le traversent plutôt que d'un contrat central n'a pas de point unique de saisie.
Dans les années 90, au CCRU, Land et ses collègues ont compris quelque chose que la gauche a mis du temps à saisir : une idée qui se répand comme une fiction finit par devenir une infrastructure. C'est l'hyperstition. Une fiction qui se rend réelle en étant agissante dans le monde.
Ce qu'ils ont fait avec des idées — quinze ans de diffusion patiente, de financement discret, de connexions construites une par une — on peut le faire avec du code, des protocoles, des topologies de réseau. Une architecture qui n'a pas de CEO à nationaliser. Pas de poids de modèle à saisir par décret. Pas d'ontologie propriétaire qui capture le sens du monde pour le compte d'une institution.
BLOOM n'est pas une réponse esthétique à une menace abstraite. C'est une réponse architecturale à une mécanique de capture documentée. Un réseau dont la forme émerge des flux qui le traversent, comme les arbres bronchiques ou les deltas fluviaux — topologies que la nature a optimisées non pas parce qu'un ingénieur les a dessinées, mais parce qu'elles distribuent le flux de la façon la plus efficace possible. Ce que Palantir construit par la concentration et le lock-in, BLOOM le défait par la distribution et l'émergence.
Mark Fisher — qui avait fréquenté le même milieu intellectuel que Land, qui avait lu les mêmes textes — est mort en 2017 en laissant inachevé son dernier livre, Acid Communism. Sa thèse : la gauche avait perdu la capacité d'imaginer un futur. Que la seule réponse au désespoir de l'ère néolibérale était de retrouver l'accès à des futurs alternatifs — pas nostalgiques, pas fantasmés, mais construits.
Il avait raison. Et depuis quinze ans, c'est ce que j'essaie de faire — d'abord avec EGO, qui rendait visible le profilage algorithmique. Maintenant avec BLOOM, qui construit une alternative à la concentration du calcul. Pas comme manifeste. Comme infrastructure.
Ce soir du 13 février à Sea Cliff, Land et Yarvin se rencontraient pour la première fois dans la villa de David Holz. Le mouvement qu'ils avaient créé séparément, sans jamais se voir, s'était rendu réel. Une fiction qui avait passé trente ans à s'inscrire dans le réel — dans les poids de Maven, dans les contrats de l'Army, dans le bureau du vice-président des États-Unis.
L'hyperstition fonctionne dans les deux sens. Je préfère que vous le sachiez.
NICOLAS — PARIS, AVRIL 2026 · NRx · Palantir · Infrastructure · Pouvoir · BLOOM
Wired — enquête sur Palantir, avril 2026, basée sur des Slack leakés et des interviews d'employés actuels et anciens. Citée en 1:08.
Politico — « invité d'honneur informel », « influence démesurée sur la droite trumpiste ». 1:03.
Palladium Magazine — Wolf Tivy, organisateur de la soirée. 1:04.
The Technological Republic, Alex Karp — les 22 points. 1:05.
Mémo du Deputy Secretary of Defense Steve Feinberg, mars 2026 — Maven « program of record ». 1:06.
Acid Communism, Mark Fisher — inachevé, 2017. 1:10.
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